Une alerte mondiale publiée cette semaine
Le 15 mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé a publié son premier rapport mondial consacré aux sachets de nicotine — ces petits sachets blancs que l’on glisse sous la lèvre supérieure, connus sous les noms de pouches, snus ou Zyn. Le constat est sans appel.
« Conçus pour être addictifs. » C’est en ces termes qu’Etienne Krug, chef du département prévention de l’OMS, qualifie ces produits dans le communiqué accompagnant le rapport. Des produits qui, ajoute-t-il, ciblent les adolescents et les jeunes « d’une manière agressive par le biais de tactiques commerciales trompeuses ».
Ce rapport arrive à un moment où, au Maroc, le phénomène est déjà bien installé — dans les quartiers, les cours d’école, les cartables. Souvent sans que les parents sachent encore ce qu’est vraiment un sachet de nicotine.
Des chiffres qui donnent le vertige
L’ampleur mondiale du phénomène, telle que mesurée par l’OMS, est saisissante.
Plus de 23 milliards de sachets de nicotine ont été vendus en 2024. Soit une hausse de 50 % en une année. Par ailleurs, le marché mondial a atteint près de 7 milliards de dollars en 2025. Et surtout, la croissance ne montre aucun signe de ralentissement.
Aux États-Unis, une seule marque populaire était disponible dans 9 000 points de vente en 2017. En 2024, elle en occupait 150 000. L’OMS prévoit par ailleurs une expansion rapide dans des pays comme le Pakistan — et, par extension, dans l’ensemble du monde arabe et africain.
Autrement dit : ce que nous observons au Maroc aujourd’hui n’est pas une exception locale. C’est le début d’une vague mondiale, soigneusement orchestrée par une industrie qui a déjà de l’expérience pour installer des dépendances à grande échelle.
Ce que l’OMS dit clairement — et que l’industrie préfère taire
L’une des forces du rapport de l’OMS est de nommer les choses avec précision. Et de démonter, point par point, le discours des fabricants.
« Moins dangereux que la cigarette » — une affirmation trompeuse
Les sachets de nicotine sont systématiquement présentés comme une alternative « moins nocive » au tabac combustible. C’est l’argument de Philip Morris International pour le Zyn, de Swedish Match, et de la plupart des acteurs du secteur. Vinayak Prasad, responsable de la lutte antitabac à l’OMS, est formel : « Les sachets de nicotine ne sont pas des produits sans risque et ne devraient pas être commercialisés de sorte à créer une nouvelle génération de personnes dépendantes. »
En d’autres termes : l’absence de fumée ne signifie pas l’absence de danger. Elle signifie seulement un danger différent — et, pour une personne qui n’a jamais fumé, un danger supplémentaire.
Un marketing pensé pour séduire les jeunes
Le rapport de l’OMS est particulièrement sévère sur les pratiques commerciales de l’industrie. Parmi les éléments dénoncés :
- Des emballages colorés et attractifs, pensés pour un public jeune
- Des arômes sucrés (menthe fraîche, fruits tropicaux, bubble-gum) qui masquent la nature addictive du produit
- Le recours aux influenceurs sur les réseaux sociaux pour normaliser la consommation
- Des slogans explicitement conçus pour contourner l’autorité parentale : « Oubliez les règles », « N’importe quand, n’importe où »
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Des campagnes publicitaires qui vantent ouvertement la discrétion du produit — comprenez : la possibilité de consommer en classe, à la maison, sans que les parents ou les professeurs ne le voient. C’est une stratégie délibérée. Et elle fonctionne.
Jorge Alday, directeur de l’ONG anti-tabac STOP, tire lui aussi la sonnette d’alarme : « Le marketing des sachets de nicotine aujourd’hui ressemble beaucoup à ce que nous avons vu il y a 10 ans, avant que n’explose l’épidémie de vapotage chez les jeunes. » L’histoire, semble-t-il, se répète.
Au Maroc : un terrain fertile et peu protégé
Le rapport de l’OMS précise qu’environ 160 pays dans le monde n’ont pas de règles spécifiques pour encadrer la vente et la consommation de sachets de nicotine. Seuls 16 pays en interdisent la vente. Le Maroc fait partie de la vaste majorité qui n’a pas encore de cadre réglementaire adapté.
C’est donc dans ce vide juridique que le Zyn et ses équivalents ont pu s’installer. À quelques dirhams l’unité, vendus dans de simples épiceries, parfois à proximité immédiate d’établissements scolaires, sans restriction d’âge réellement appliquée.
Hassan El Baghdadi, président de l’Association nationale de lutte contre le tabagisme et les autres drogues, dénonce avec force ce qu’il appelle « une dérive préoccupante consistant à remplacer une addiction par une autre, souvent plus dangereuse encore ». Il pointe la prolifération des points de vente comme facteur central de la banalisation du produit chez les jeunes.
Sur le terrain médical, la Dr. Hanane Chaoui, du Centre antipoison et de pharmacovigilance du Maroc, appelle à la prudence face à une probable sous-estimation du nombre réel de cas d’intoxication — le produit étant nouveau et sa consommation souvent dissimulée.
La « Lkala moderne » : une réalité marocaine
Certains observateurs marocains n’hésitent pas à faire le lien avec la Lkala — le tabac à chiquer traditionnel, longtemps pratiqué dans certaines régions et connu pour ses effets graves sur la santé buccale et générale. Le principe est identique : une substance absorbée par la muqueuse buccale, une dépendance rapide, des dommages locaux et systémiques.
La Lkala était perçue comme archaïque. Toutefois, le packaging change tout. Le Zyn est présenté comme moderne, discret, international. Et c’est précisément ce vernis de modernité qui désarme la méfiance — chez les jeunes comme chez leurs parents.
Ce que la nicotine fait réellement au corps et au cerveau
L’OMS rappelle dans son rapport que la nicotine est « hautement addictive » et « particulièrement préjudiciable aux jeunes, dont le cerveau est encore en plein développement ». Ce n’est pas une mise en garde rhétorique. C’est une réalité neurologique documentée.
Lorsque la nicotine pénètre dans l’organisme par la muqueuse buccale — voie d’absorption particulièrement rapide et efficace — elle se lie aux récepteurs du cerveau et provoque une libération de dopamine, le neurotransmetteur du plaisir. Cette sensation est immédiate. Elle dure peu. Pourtant, elle incite à recommencer.
Au fil des répétitions, le cerveau s’adapte, crée davantage de récepteurs, et devient structurellement dépendant de la présence de nicotine pour maintenir son équilibre chimique. La Dr. Chaoui précise que « la dépendance peut s’installer en quelques semaines ». Chez les adolescents, dont le cerveau est encore en construction jusqu’à 25 ans, ce processus est plus rapide et les effets à long terme potentiellement plus durables.
Des effets physiques concrets
Au-delà de la dépendance, les effets physiologiques des sachets de nicotine sont réels et documentés :
En premier lieu, sur la santé buccale : irritations chroniques de l'intérieur de la bouche, déchaussement des gencives, lésions locales liées au contact prolongé du sachet.
Ensuite, concernant le système cardiovasculaire : la nicotine augmente la fréquence cardiaque et la pression artérielle — avec un impact à long terme sur le cœur, surtout en cas d'usage fréquent.
Enfin, sur le système nerveux : à faible dose, effet stimulant. À forte dose, vertiges, nausées, tremblements. Dans les cas sévères : tachycardie, hypertension, et dans les intoxications aiguës, risque de convulsions.
Ce que vivent les familles : l’impuissance face à l’invisible
Derrière les chiffres et les rapports, il y a des familles déstabilisées.
« Mon fils a 16 ans. Depuis que j’ai entendu parler du snus, je ne dors plus tranquille. Je me surprends à fouiller ses affaires. Ce produit est partout, il coûte presque rien, et personne ne nous explique vraiment à quel point il est dangereux. »
« J’ai trouvé des sachets blancs dans la trousse de mon fils. Il m’a dit que ce n’était rien, que tout le monde en prend. Ce qui me fait le plus peur, c’est que ça ne se voit pas. »
Ces témoignages, recueillis auprès de parents marocains, illustrent un problème central : la discrétion du produit est son arme principale. En effet, pas d’odeur, pas de fumée, pas de trace visible. Hassan El Baghdadi parle de « véritable séisme social » pour les familles confrontées à ce phénomène.
Signaux d’alerte pour les parents
Sans basculer dans la surveillance excessive, certains signes méritent attention :
- De petites boîtes rondes ou des sachets blancs dans les affaires
- Des irritations ou petites plaies dans la bouche
- Une haleine fortement aromatisée (menthe, fruits) sans raison apparente
- Une consommation excessive de chewing-gums
- De l’irritabilité ou de l’agitation inhabituelle, en particulier lors d’absences prolongées du produit
- Des achats en ligne inexpliqués
Ce que l’OMS demande aux gouvernements — et ce que le Maroc devrait faire
L’OMS exhorte les États à agir. Concrètement, le rapport formule plusieurs recommandations : interdire ou réguler strictement la vente aux mineurs, encadrer le marketing et les arômes, imposer des avertissements sanitaires clairs, et taxer ces produits de manière dissuasive.
En ce qui concerne le Maroc, l’enjeu est double. D’un côté, combler un vide réglementaire qui permet aujourd’hui une commercialisation quasi libre d’un produit hautement addictif. De l’autre, investir dans une prévention ciblée — dans les écoles, auprès des familles, dans les espaces où ces produits circulent déjà.
Car l’expérience du vapotage l’a montré : quand les gouvernements attendent trop, la dépendance est déjà installée dans une génération entière avant que les lois ne bougent.
Conclusion : « Ce n’est pas seulement une tendance du marché »
La formule est de Vinayak Prasad, de l’OMS. Elle résume tout : « Ce n’est pas seulement une tendance du marché. Il s’agit d’un défi de santé publique évoluant rapidement. »
Au Maroc, ce défi a un visage concret. Celui d’un adolescent de 14 ans qui glisse un sachet sous sa lèvre en cours, sans comprendre ce qu’il est en train de faire à son cerveau. C’est aussi le visage d’un parent qui ne sait pas encore ce qu’est un pouch. Et enfin, celui d’un vide réglementaire que l’industrie du tabac occupe, méthodiquement, avec des arômes de menthe et des slogans qui disent « Oubliez les règles ».
Ainsi, informer, c’est la première étape. Pour ceux qui souhaitent aller plus loin — et se libérer d’une dépendance déjà installée — des accompagnements existent, y compris des approches naturelles comme l’auriculothérapie laser, proposée notamment à Tanger par l’équipe de SantéOlaser.
Mais avant tout : parlons-en. Dans les familles, dans les écoles, dans les cabinets médicaux. Le silence, lui, ne profite qu’à l’industrie.